En-quête sur une idée rétro-futuriste !
Ce
n’est pas le petit livre rouge que brandit Martine Billard,
co-présidente du parti de gauche (PG), sous la verrière de l’Usine, le
siège de campagne du Front de gauche…, mais le
Petit manuel de planification écologique.
En fait, ce n’est même pas un livre, mais un CD comprenant des
discours de Jean-Luc Mélenchon sur l’écologie ainsi que des photos de
manifs. La députée de Paris s’apprête à les envoyer à la direction
d’Europe-Ecologie-Les Verts, histoire de les affranchir sur la culture
écologiste de son parti.
Dans la bataille politique qui
oppose les deux partis, la planification écologique occupe une place de
choix. Apologie du Gosplan, le plan quinquennal soviétique, selon
l’euro-député vert Yannick Jadot, défense de «
méthodes et de l’industrie du passé »
pour Jean-Vincent Placé, président du comité de campagne d’Eva Joly,
la proposition est portée par le parti de gauche depuis au moins trois
ans. C’est «
un mot-obus » résume Corinne Morel-Darleux, secrétaire nationale à l’écologie du PG, «
comme le mot “décroissance”,
c’est
une manière de frapper les esprits. Si on avait dit que le Front de
gauche était pour le développement durable, tout le monde aurait répondu “nous aussi” ».
Dessin de Jean-François Batellier envoyé par le Front de gauche aux dirigeants écologistes.
Comme
son nom l’indique, le projet de la planification écologique est de
s’extraire du court-termisme pour penser et mettre en œuvre des
politiques économiques, environnementales, sociales, à long terme. Ses
modèles affichés sont le commissariat général au Plan, disparu en 2006 –
étudiante en économie, la future députée a rédigé un mémoire sur le
sujet –, mais aussi le schéma directeur de la région Île-de-France qui,
en 2008, voulait aménager l’espace francilien à l’horizon 2030, les
circuits courts (Amap, etc.), les schémas de cohérence territoriale
(Scot), les comités de bassin et même les instances de démocratie
participative. Autrement dit, de la gestion locale des affaires
publiques, le niveau de pouvoir préféré des écologistes car il leur
permet d’expérimenter, loin de la machine normalisatrice des
administrations centrales.
Accoler le plan et l’écologie,
la trouvaille sémantique semble être conjointement sortie des cerveaux
de Jean-Luc Mélenchon et de Martine Billard. «
On a beaucoup discuté d’écologie au début du Parti de gauche, se souvient Corinne Morel-Darleux, elle-même ancienne d’Utopia, le courant décroissant et trans-partis.
Ça
n’a pas été chahuté mais ce furent de grandes discussions. La notion
de planification écologique est le résultat de la confrontation entre
républicains, socialistes et écolos ». Une concoction de motions de synthèse. Pour Martine Billard, le «
basculement » a eu lieu avec la publication du programme du Front de gauche,
l’Humain d’abord, en septembre 2011. La planification verte y figure en bonne place, en troisième titre de chapitre, après «
partager les richesses » et «
reprendre le pouvoir aux banques ».
En
réalité, cette évolution s’intègre dans un mouvement beaucoup plus
global de réinvention de l’anticapitalisme autour des luttes et
revendications écologistes, depuis le début des années 2000. En témoigne
l’émergence de mouvements pour la justice climatique et pour la
reconnaissance de la dette écologique, qui conjuguent défense des
droits de la nature, critique des excès de la finance et du
néo-colonialisme. Très présents en Amérique latine, et un peu moins en
Asie, ils se distinguent des environnementalistes historiques par leur
insistance sur la justice sociale et leur méfiance vis-à-vis du
capitalisme vert. C’est ce terreau idéologique qui permet à des chefs
d’État aussi extractivistes que ceux du Venezuela, de la Bolivie et de
l’Équateur de claironner depuis Copenhague leur colère contre
l’inaction des grandes puissances contre le changement climatique. Même
si ce positionnement n’est pas dénué d’opportunisme, il n’en est pas
moins ancré dans une véritable effervescence militante et
intellectuelle.
et bien sur la suite de cet article sur : ICI
Rencontre des peuples créanciers de la dette écologique à Lima, en 2007 (DR).
Débats publics sur “le progrès humain”
Ce
bouillonnement ne passe pas inaperçu aux yeux des anti-capitalistes
français, les yeux rivés sur l’Amérique latine depuis l’avènement de
Chavez. À l’image de Michael Loewy, des intellectuels de la LCR, puis
du NPA, se passionnent pour l’éco-socialisme. Et, au Parti de gauche,
grandit l’intérêt pour la dette climatique. Si bien que les dirigeants
d’Europe-Ecologie-Les Verts qui accusent Mélenchon d’imposture font
fausse route. Il ne s’agit pas tant d’une manipulation politicienne que
d’une opportune mue dogmatique.
Ainsi, le Front de gauche
s’apprête-t-il à publier une tribune opposée à l’exploitation des gaz
de schiste, comprenant des communistes parmi ses signataires. Un
éminent membre du réseau négaWatt, auteur du scénario de référence sur
la transition énergétique, s’amuse de retrouver ses idées enveloppées
d’un vocabulaire étranger dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon. Les
proches du candidat ont rencontré le gratin des ONG environnementales
(Greenpeace, France Nature Environnement, Amis de la Terre) et les
négaWatt. Véritable petite révolution, les représentants du Front de
gauche ont voté pour l’adhésion de la région Rhône-Alpes à Enercoop, le
fournisseur d’électricité verte. En rupture avec la religion du service
public d’électricité made in EDF.
D’ailleurs, loin des
clichés sur le supposé anarchisme atavique des défenseurs de la nature,
la planification se trouve aujourd’hui au cœur des politiques
écologistes les plus ambitieuses, notamment au niveau des collectivités
locales, avec les encouragements de l’Union européenne qui finance
d’importants appels d’offres sur le sujet.
Dans la foulée
du ralliement en 2009 de Martine Billard, militante historique des
Verts, le Parti de gauche pousse au bout sa démarche et dépose une
proposition de loi instaurant une planification écologique. Le texte est
un mélange détonant d’utopisme révolutionnaire et de technicité
administrative. «
Le Plan écologique donnera la possibilité
d’organiser la bifurcation vers un autre mode de développement, en
interrogeant nos besoins et en réorientant production, échange et
consommation en vertu de leur utilité sociale et écologique », peut-on y lire.
Il y est question de grands principes généreux : biens communs, «
débats publics sur le progrès humain », «
bataille culturelle contre le modèle de consommation prédatrice ».
Mais aussi de décentralisation, d’articulation avec les politiques
européennes et les actions locales, et de démocratie participative à
travers des «
conférences de participation populaire ». La
question du financement est expédiée d’une formule clairement
incomplète : pertes de recettes et les charges qui pourraient en
résulter pour l’État, «
sont compensées, à due concurrence, par le relèvement du taux de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu ».
Le texte n’est pas limpide non plus sur la réalité de l’autonomie
reconnue aux pouvoirs locaux. Mais il est difficile d’y voir la
préfiguration d’un Gosplan à la française.
En plein sommet
du climat à Copenhague, en décembre 2009, cette proposition de loi fut
rejetée par 283 voix contre 157. Parmi les députés soutenant la loi,
on découvre avec surprise, deux ans et demi plus tard, une bonne partie
de l’état major présidentiel de… François Hollande : Jean-Marc
Ayrault, Michel Sapin, Bernard Cazeneuve, Delphine Batho, Laurent
Fabius, Aurélie Filippetti, Elisabeth Guigou, et aussi Arnaud
Montebourg. Ainsi que l’actuel premier président de la Cour des
comptes, Didier Migaud. Sans oublier les députés verts Yves Cochet,
Noël Mamère et François de Rugy. Une véritable petite union de la
gauche.
« On n’utilise pas ce mot de planification écologique, on est des ouvriers ! »
Dans
son discours de plus en plus offensif et précis sur l’écologie depuis
le début de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon fait désormais de son
refus de la croissance un front de rupture avec la sociale-démocratie,
comme il vient de le déclarer dans un entretien étonnant avec le site
Reporterre : «
Nous ne disons pas que nous allons répartir les
fruits de la croissance ! La social-démocratie est organiquement liée
au productivisme, quand elle dit ça, puisqu’elle déclare qu’il n’y a de
progrès social que dans le cadre du productivisme. Nous, on pense
exactement l’inverse, on pense qu’il n’y a de progrès économique que
s’il y a du progrès humain et du progrès social. »
Cette conversion personnelle à l’écologie – il affirme que «
l’écologie politique est le nouveau paradigme organisateur de la gauche » –,
infuse-t-elle le reste de son parti, ses militants et ses électeurs ?
Oui, affirme Laurence Sauvage, secrétaire nationale du PG aux luttes
sociales. La preuve : elle vient d’organiser une réunion au siège de
campagne du Front de gauche sur la planification écologique avec des
syndicalistes d’usines en lutte. Et pas n’importe lesquelles :
ArcelorMittal de Florange et Gandrange, la raffinerie Pétroplus, les
Fralib, la papeterie M’réal.
Les ouvriers de l’industrie en crise
trouvent-ils dans l’écologie un nouvel arsenal de lutte ? À les
entendre, c’est un peu plus compliqué. «
Non, on n’utilise pas ce mot de planification écologique, on est des ouvriers ! », rigole Yves Fabbri, secrétaire général de la CGT d’ArcelorMittal. Mais il parle de «
récupération d’énergie » et d’
« investissement écologique », se dit aussi favorable à «
une orientation industrielle où l’écologie a sa place ». Et affirme : «
Notre
site est en train de mourir du manque d’investissements. On veut un
changement radical de la politique industrielle de notre pays. »
Ce
dont parle Yves Fabbri, c’est Ulcos, un projet de plus de 600 millions
d’euros de démonstrateur industriel de captage et de stockage géologique
des émissions de CO2. Il attend le feu vert de la Commission
européenne qui pourrait accorder une subvention de 260 millions
d’euros. Le problème, c’est que cette technique encore expérimentale
porte un certain nombre de risques géologiques (un peu comme les gaz de
schiste) et qu’elle est décriée par des chercheurs et des militants
écologistes comme, au mieux, une utopie techniciste faisant croire à la
plausibilité d’une industrie non polluante et, au pire, comme une
fausse solution à combattre.
Le projet Ulcos représente donc sans
conteste un espoir de relance d’activité pour le site, mais difficile
d’en faire un étendard écologiste. Détournée de son sens originel, la
planification écologique ne risque-t-elle pas d’alimenter un
greenwashing de gauche, où elle n’envelopperait que d’un supplément d’âme vert la prolongation de la bonne vieille sidérurgie ?
«
Dans notre projet de reprise de l’usine, on a des trucs écolos »,
explique Jean-Yves Lemayieu, délégué CGT de l’imprimerie M’real. En
octobre dernier, son propriétaire finlandais annonçait vouloir fermer
le site, laissant sur le carreau 330 salariés. Depuis, une cellule de
réindustrialisation planche sur des projets de reprise. Parmi les
pistes envisagées, la fabrication d’agro-carburants à partir de déchets
de bois et de la cogénération, c’est-à-dire de la production
d’électricité à partir de la chaleur dégagée par l’activité de
production. «
La planification écologique, ça peut nous apporter du
travail. Et nous tout ce qu’on veut, c’est sauver les emplois. On
s’inscrit dans le Grenelle de l’environnement. On sait bien que demain,
il n’y aura plus de pétrole. » Entre les lignes, surgit le constat
d’un changement d’époque. Vu depuis la méga rotative de l’usine M’real
d’Alizay dans l’Eure, la crise environnementale est une réalité à
prendre en compte.
L'écologie au pays des dockers
«
On peut créer la raffinerie de demain avec un risque moindre pour l’environnement »,
s’enthousiasme Yvon Scornet, militant CGT et membre du comité
d’entreprise de Petroplus. La planification écologique appliquée à son
site, ce serait remplacer le fioul par du gaz naturel – moins émetteur
de CO2 –, et mettre en place des sources renouvelables d’énergie,
cogénération et biomasse. Eva Joly est venue visiter le site en tant
que candidate Europe Ecologie-Les Verts. Lui non plus reconnaît ne pas
employer l’expression de planification écologique. Mais ajoute : «
On est obligé de s’inscrire dans le futur. »
«
L’aspect écologique, il faut le prendre en compte, analyse Gérard Cazorla, secrétaire du comité d’entreprise de Fralib’.
Est-ce incontournable pour sauver son emploi ? Je ne le crois pas. »
Depuis 155 jours, le site de production des thés de la marque Eléphant
résiste à sa fermeture par la multinationale Unilever. La
planification écologique ? «
Ce sont plus les politiques qui utilisent ce mot. Nous, on parle de circuits courts dans notre jargon. »
Une autre manière de parler de relocalisation de l’économie. Dans leur
cas, les Fralib’ voudraient s’approvisionner en plantes aromatiques
dans le Vaucluse plutôt qu’en Europe orientale.
ArcelorMittal,
Petroplus, Fralib, Mréal : la planification écologique serait-elle au
bout du compte juste une autre manière de parler de reconversion
industrielle ? Un argument bienvenu pour des salariés se battant pour
garder leur travail, mais pas beaucoup plus ? «
On arrive à rendre audible la question écologique au-delà des cercles écologistes, analyse Corinne Morel-Darleux, secrétaire à l’écologie du PG.
On a vu des dockers à Marseille parler de planification écologique sans se sentir en décalage.
»
La
planification écologique du Front de gauche semble ainsi plutôt jouer
un rôle de communication pacificatrice entre des salariés de
l’industrie conscients d’être vus comme d’indécrottables pollueurs, et
le souci grandissant pour la nature de la société dans laquelle ils
vivent. Une formule attrape-tout qui commence à façonner un compromis
inédit entre bleus de travail et souci de la planète. C’est peu par
rapport à la révolution annoncée par le tribun Mélenchon. Mais cela
pourrait marquer un véritable changement dans la culture syndicale.
Lire aussi :
Après la dette coloniale, la dette écologique s'invite dans le débat sur le climat (
http://bit.ly/HvdHNc )
Le Front de gauche réfléchit déjà à l'après-présidentielle (
http://bit.ly/HB4qo3)
source : 08 avril 2012 | Jade Lindgaard ; Médiapart.
M A N I F E S T E négaWatt
pour un avenir énergétique sobre,
effi cace et renouvelable (
http://www.negawatt.org )
manifeste négawatt
http://www.negawatt.org/telechargement/Manifeste%20nW%20v2.pdf
la présentation du scénario 2011:
http://www.negawatt.org/scenario-negawatt-2011-p46.html
Documents:
Dossier de synthèse du scénario négaWatt 2011 (PDF 10 Mo)
Supports de présentation de la conférence du 29 septembre :
- Partie 1 : Fondamentaux, Méthodologie, Demande d'énergie (PDF 4,2 Mo)
- Partie 2 : Production d'énergie, Bilans (PDF 11,1 Mo)
- Partie 3 : Impacts économiques, emplois (PDF 600 Ko)
Présentation en Anglais du scénario (PDF 1,3 Mo)
Découvrez également
la revue de presse consacrée au nouveau scénario négaWatt.
Vidéo
Visionnez
l'intégralité de la conférence de présentation du scénario négaWatt
2011 le 29 septembre à l'Espace Reuilly (durée : 3h30)
En quelques mots ...
Ce nouveau scénario répond à plusieurs objectifs :
- montrer qu'une société dite « développée » peut subvenir à ses
besoins en diminuant considérablement l'utilisation d'énergies fossiles
et nucléaire.
- proposer des mesures concrètes permettant une réelle transition énergétique
- apporter une contribution technique au débat sur la politique énergétique de la France.
De profondes améliorations du scénario ont donc été apportées, visant à :
- actualiser toutes les données statistiques (consommations de biens et d'énergie, évolution de la démographie, ...)
- réaliser un travail plus poussé sur l’industrie (vers l'écologie industrielle et l'économie circulaire)
- intégrer une prospective sur le lien entre urbanisme et mobilité sur 2020-2050
- coupler ce scénario avec le scénario Afterres2050 sur l'alimentation
- agriculture et l'usages des sols, en cours de réalisation par
l'association Solagro
- intégrer une modélisation en puissance sur l’électricité (équilibre
offre-demande sur les énergies renouvelables variables : éolien et
photovoltaïque)
- développer un nouveau jeu de politiques et mesures permettant d'initier sa réalisation